(1927)
En introduction, je mentionnerais que ce grand auteur allemand avait déjà senti que la seconde guerre mondiale se préparait, 12 ans avant qu'elle n'éclate. Par ailleurs, à plusieurs reprises j'ai trouvé écho de ma propre existence et de mes propres sentiments et réflexions, malgré le fait que ça soit écrit plus de 80 ans plus tôt. Souvent mieux exprimés d'ailleurs. Pour moi la dernière partie du livre reste mystérieuse et la fin décevante.
Je trouvais important de citer les extraits qui m'ont le plus parlé.
(...) avec saut de ligne = un certain nombre de pages s'écoulent. L'extrait suivant peut donc être en rapport avec le précédent, ou pas.
(...) sans saut de ligne : quelques phrases s'écoulent, mais jugées moins pertinentes.
"Dans sa jeunesse, alors qu'il était encore pauvre et gagnait difficilement de quoi vivre, il préféra continuer d'avoir faim et de porter des vêtements déchirés pour pouvoir préserver une petite parcelle de cette liberté. Jamais il ne se vendit, ni pour de l'argent et du confort ni à des femmes ou à des puissants. Cent fois il rejeta et refusa ce que tous considéraient comme un avantage et une chance, afin de ne dépendre de personne. Rien ne lui semblait plus détestable et effrayant que de devenir un employé, que de devoir respecter un emploi du temps journalier, annuel, et obéir à d'autres. Un bureau, une étude, un service administratif lui inspiraient autant d'horreur que la mort et rien ne pouvait lui arriver de plus terrible en rêve que d'être enfermé dans une entreprise.
(...)
Il faisait également partie des êtres suicidaires. Il faut préciser ici qu'il est erroné d'appeler suicidaires les seules personnes qui se suppriment vraiment. (...) Beaucoup se donnent la mort sans pour autant appartenir au type des suicidaires par leurs traits de caractère et leur tempérament général. A l'opposé, parmi ceux qui, par essence, font partie des suicidaires, beaucoup, peut-être même la majorité, n'attentent jamais véritablement à leurs jours. (...) Dans leur cas le suicide apparaît comme le type de mort le plus probable, tout du moins c'est ce qu'ils se figurent.
(...)
Expliquer une personnalité aussi contrastée que celle de Harry en la divisant de façon naïve en 2 parties représente une tentative désespérement candide. Il ne se compose pas de deux êtres, mais de cent, de mille.(...) L'être humain ne dispose pas d'une grande capacité de penser; même le plus cultivé et le plus intellectuel des hommes voit le monde et sa propre personne à travers un prisme de formules très naïves, simplificatrices, qui travestissent la réalité.
(...)
Devais-je vraiment revivre tout cela : cette torture, cette détresse insensée, ces confrontations successives avec la bassesse et l'inanité de mon propre moi, cette angoisse terrible de succomber, cette crainte de la mort ? N'était-il pas plus sage et plus aisé de prévenir le retour de tant de souffrances en s'éclipsant ? Cela l'était assurément. (...) mais personne ne pouvait m'interdire la satisfaction d'échapper, grâce à l'oxyde de carbone, à un rasoir ou à un pistolet, à la répétition d'un processus dont j'avais désormais assez souvent et assez profondément éprouvé l'amère douleur. Non, par tous les diables, aucun pouvoir au monde ne pouvait exiger que j'endurasse l'épreuve d'une nouvelle confrontation avec moi-même et du frisson de la mort qu'elle provoque ; l'épreuve d'une nouvelle métamorphose, d'une nouvelle réincarnation. Je savais bien que le but de tout cela n'était pas la paix et la tranquillité, mais seulement une autodestruction perpétuelle, une recontruction perpétuelle. Le suicide pouvait apparaître comme absurde, lâche et mesquin, comme une issue de secours peu glorieuse et honteuse. Néanmoins cela m'importait peu. Ce qui permettait d'échapper au broiement provoqué par ces souffrances, même le moyen le plus déshonorant, demeurait ardemment souhaitable. Il ne s'agissait plus ici de faire montre de noblesse et d'héroïsme. Je me trouvais confronté à un choix simple entre une douleur minime, passagère, et la brûlure inimaginable d'une souffrance infinie.
(...)
Déçu je poursuivis mon chemin sans savoir où j'allais. Je n'avais ni buts ni aspirations, ni obligations. L'existence avait un affreux goût d'amertume. Je sentais l'écoeurement qui montait en moi atteindre désormais son paroxysme. J'avais l'impression d'être exclu, rejeté par la vie. Pris de rage, je me mis à courir à travers la ville grise où partout semblait flotter une odeur de terre humide et d'enterrement.
(...)
(Harry rencontre un vieil ami)
J'ajoutai que je ne me sentais pas très bien, sans quoi je lui aurais naturellement rendu visite. Mais lorsqu'il m'invita chaudement à passer tout de même la soirée en sa compagnie, j'acceptai avec gratitude et le priai de saluer son épouse de ma part. Tandis que je déployais avec zèle tous ces discours et ces sourires, je sentais la douleur crisper mes joues qui n'étaient plus habituées à ce genre d'effirts. Moi, Harry Haller, je me tenais donc là, pris au dépourvu et flatté, poli et empressé, souriant à cet homme aimable dont le visage de myope était plein de bonté. A mes côtés, se tenait l'autre Harry, ricanant lui aussi. L'air sarcastique, il se demandait quelle sorte de frère j'étais donc, bizarre, fou et menteur. Deux minutes auparavant je montrais les dents avec fureur à la terre entière que je maudissais ; et voilà que maintenant je répondais avec émotion et empressement à la première invitation, au premier salut anodin d'un brave homme respectable, me vautrant comme un porcelet dans les délices que m'inspirait cette petite manifestation de bienveillance, de considération et d'amabilité. Il y avait ainsi deux Harry, deux personnages extraordinairement antipathiques face au gentil professeur. Ils se raillaient mutuellement, s'observaient, crachaient devant eux en signe de dédain réciproque. Comme toujours dans de telles situations, ils se demandaient si cet égoïsme sentimental, cette absence de caractère, ces sentiments impurs et contradictoires constituaient uniquement des signes de bêtise et de faiblesse humain, un lot réservé à l'humanité entière, ou s'ils étaient simplement l'apanage personnel de Harry. Si cet avilissement touchait les hommes en général, eh bien, cela permettait à mon mépris universel de se jeter sur lui avec une énergie renouvelée ; s'il ne représentait qu'une faiblesse personnelle, cela me donnait l'occasion de me livrer à une débauche de mépris envers moi-même.
La querelle qui opposait les deux Harry m'avait presque fait oublier le professeur. Tout à coup, sa présence me devint à nouveau pénible et je me dépêchai de me débarasser de lui. (...) je dus reconnaître que j'étais tombé dans le piège. Je m'étais mis sur les bras une invitation à dîner pour sept heures et demie, avec toutes les obligations que cela entraînait : les politesses, les bavardages scientifiques et la contemplation du bonheur familial d'autrui. Irrité, je rentrai chez moi. (...)(Harry se prépare au dîner) J'ignorais totalement pourquoi je faisais tout cela ; en effet, je n'éprouvais pas la moindre envie de me rendre à cette invitation. Cependant, une part de Harry jouait de nouveau la comédie. Elle qualifiait le professeur de type sympathique, aspirait à retrouver, l'espace d'un moment, une atmosphère humaine, les conversations et la compagnie des autres. Elle se souvenait de la ravissante épouse du professeur et trouvait au fond extrêmement réjouissante la perspective d'une soirée passée chez des hôtes aimables. Elle me donna la force de m'habiller, de nouer une cravate convenable et me dissuada en douceur d'obéir à mon désir véritable de rester chez moi. Je songeais en même temps : cette façon que j'ai à présent de m'habiller et de sortir pour me rendre chez le professeur, pour aller échanger avec lui des amabilités plus ou moins hypocrites sans rien avoir vraiment voulu, ne m'est pas propre. La plupart des hommes agissent, vivent et se comportent ainsi jour après jour, heure après heure, par nécessité, sans rien désirer vraiment. Ils font des visites, s'entretiennent de choses et d'autres, s'acquittent de leurs heures de service dans les bureaux par obligation, machinalement, sans le vouloir. Cela pourrait aussi bien être accompli par des machines ou ne pas se passer. C'est précisément cette mécanique ininterrompue qui les empêche de porter, comme moi, un regard critique sur leur existence, de voir et de sentir sa stupidité et sa fadeur, le rictus atroce de son ambiguïté, sa tristesse et sa solitude sans espoir. Oh, néanmoins, ces hommes ont raison, infiniment raison de vivre ainsi. Ils jouent à leurs petits jeux et courent après ce qui leur semble important, au lieu de se défendre contre cette mécanique accablante et de fixer le vide avec désespoir, comme je le fais, moi qui ai quitté le droit chemin. Ainsi, s'il m'arrive parfois dans ces pages de mépriser, de railler les hommes, cela ne doit inciter personne à penser que je voudrais rejeter la faute sur eux, que je voudrais les accuser, les rendre responsables de mon malheur personnel ! Quant à moi qui suis allé si loin, qui ait atteint les limites où l'existence sombre dans des ténèbres sans fond, je me trompe et je mens en essayant de persuader les autres et moi-même que cette mécanique peut également continuer de fonctionner dans mon cas, que j'appartiens encore, moi aussi, au gracieux univers enfantin des jeux éternels !
(...) (Harry est chez le professeur) Si mon hôte était entré à cet instant, j'aurais peut-être réussi à effectuer un repli en trouvant des prétextes plausibles. Mais ce fut sa femme qui se présenta et je me soumis à la fatalité, malgré un mauvais préssentiment. Nous nous saluâmes et nombre de fausses notes ne tardèrent pas à suivre la première. La dame me félicita pour ma forme resplendissante, or je savais pertinemment que j'avais beaucoup vieilli depuis la dernière fois. La douleur que sa poignée de main éveilla dans mes doigts atteints par la goutte me l'avait déjà rappelé de façon désagréable.
(...)(Ils sont en train de dîner) Tandis que je m'efforçais de tenir des propos et de poser des questions de nature anodine (...). Mon Dieu, pensais-je continuellement, pourquoi nous donnons nous tant de peine ? (...) Ils me posaient uniquement des questions auxquelles je ne pouvais répondre sincèrement. Aussi me retrouvais-je très vite totalement empêtré dans mes mensonges, luttant contre le dégoût que m'inspirait chacune de mes paroles. (...) Mes traits d'humour produisaient un effet déplorable et le fossé qui nous séparait s'agrandissait progressivement. (...) Si bien qu'au dessert nous étions devenus tous les trois absolument silencieux."
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