"Je vis alors se profiler, de plus en plus proche, de plus en plus précis, un spectre effrayant. Celui du retour au foyer, du retour dans ma mansarde, de la soumission forcée au désespoir ! Je n'y échapperais pas, même si j'errais encore plusieurs heures durant. Je n'échapperais pas à l'instant où je me retrouverais devant ma porte d'entrée, devant ma table recouverte de livres, devant mon divan surmonté du portrait de ma bien-aimée ; je n'échapperais pas à l'instant où je serais contraint d'ouvrir mon rasoir et de me trancher la gorge. Cette image se dessinait de plus en plus nettement devant mes yeux. Je sentais aussi de plus en plus nettement monter en moi une angoisse absolue qui faisait battre mon coeur de manière frénétique : l'angoisse de la mort ! Oui, j'avais une peur affreuse de la mort. Même si je n'apercevais pas d'autre issue ; même si j'étais prisonnier d'un sentiment grandissant de dégoût, de souffrance et de désespoir ; même si plus rien n'avait le pouvoir de m'attirer, de m'inspirer de la joie et de l'espoir, j'éprouvais une indicible crainte à la perspective de mon exécution, à la perspective du dernier instant, à la perspective de l'entaille glacée et béante que je ferais dans ma propre chair !
Je ne savais comment me soustraire au destin que je redoutais. La lâcheté triompherait peut-être aujourd'hui encore dans la lutte qui l'opposait au désespoir. Mais demain, comme tous les jours qui suivraient, je serais de nouveau confronté à ce sentiment, et celui-ci se verrait renforcé par le mépris que j'éprouvais envers moi-même.
(...)
J'avais invité la belle et étonnante jeune fille de l'autre fois pour le mardi soir et eus bien de la peine à tuer le temps jusque là. Lorsque enfin ce jour arriva, l'importance de ma relation avec cette inconnue m'apparut de façon si évidente que j'en fus effrayé. Je ne pensais qu'à elle ; j'attendais tout d'elle ; j'étais prêt à lui sacrifier tout ce que j'avais et à le déposer à ses pieds, sans pour autant être le moins du monde amoureux. Il me suffisait d'imaginer qu'elle pût rompre ou oublier notre accord, pour apercevoir clairement l'état dans lequel je me trouverais. Le vide envahirait alors de nouveau le monde ; les journées se succéderaient, aussi grises et insignifiantes les unes que les autres ; je serais de nouveau plongé dans une atmosphère de silence et d'engourdissement total, atroce, et n'aurais d'autre possibilité que de recourir au rasoir pour échapper à cet enfer muet. Or, au cours de ces derniers jours, le rasoir ne m'était pas devenu plus sympathique ; il n'avait rien perdu de son aspect terrifiant. C'était précisément en cela que ma situation me semblait détestable. (...) Je me rendais compte de mon état avec une lucidité absolue, brutale ; je me rendais compte que cette tension insupportable entre mon incapacité à vivre et mon incapacité à mourir était à l'origine de l'attachement particulier que j'éprouvais pour l'inconnue, pour la ravissante petite danseuse. Elle représentait la petite lucarne, la minuscule ouverture qui éclairait l'antre sombre de mon angoisse. Elle représentait la délivrance, la voie de la liberté.
(...)
Personne ne veut épargner à soi-même et à ses enfants le prochain massacre de millions d'hommes, si c'est au prix d'un tel effort. Réfléchir une heure : rentrer en soi-même pendant un moment et se demander quelle part on prend personnellement au règne du désordre et de la méchanceté dans le monde, quel est le poids de notre responsabilité ; cela, vois-tu, personne n'en a envie ! Voilà pourquoi tout continuera comme avant ; voilà pourquoi, jour après jour, des milliers et des milliers d'hommes préparent avec zèle la prochaine guerre. (...) Cela n'a pas de sens de penser, de dire, d'écrire quoi que ce soit d'humain ; cela n'a pas de sens d'agiter dans son esprit des idées généreuses. Pour deux ou trois personnes qui le font, il y a des milliers de journaux, de revues, de discours, de réunions publiques et secrètes qui, jour après jour, tendent vers le but contraire et l'atteignent.
(...)
Crois-tu que je sois incapable de comprendre ta crainte de danser ; ton horreur des bars et des dancings ; ta répugnance face à la musique et à tout ce bric-à-brac ? Je ne les comprends que trop bien, tout comme ton dégoût de la politique ; ton découragement face aux bavardages et aux gesticulations irresponsables des partis, de la presse ; ton désespoir face à la guerre, face à celle qui vient de s'achever, face à celle qui approche, face à la manière dont l'époque contemporaine pense, lit, construit, fait de la musique, festoie, se préoccupe de culture ! Tu as raison, Loup de steppes, mille fois raison, et pourtant, tu dois disparaître. Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t'exècre ; tu as pour lui une dimension de trop. Celui qui désire vivre aujourd'hui en se sentant pleinement heureux n'a pas le droit d'être comme toi ou moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l'âme et non de l'argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusants, n'est pas chez lui dans ce monde ravissant... (...) - Toujours comme aujourd'hui ? Le monde a-t-il toujours été fait pour les politiciens, les profiteurs, les garçons de café et les viveurs, ne laissant aucun espace de liberté aux êtres humains ? (...) Ce qu'on appelle dans les écoles "l'histoire universelle" et que l'on est obligé d'apprendre par coeur, avec tous ces héros, ces génies, ces exploits et ces sentiments pleins de grandeur, n'est qu'un mensonge inventé par les maîtres, à des fins éducatives et pour occuper les enfants durant leur scolarité obligatoire. L'époque et le monde, l'argent et le pouvoir, appartiennent aux êtres médiocres et fades. Quant aux autres, aux êtres véritables, ils ne possèdent rien, si ce n'est la liberté de mourir. Il en fut ainsi de tout temps et il en sera ainsi pour toujours.
(...)
Je savais que j'avais dans ma poche les centaines de milliers de figurines du jeu de l'existence dont je pressentais la signification avec une profonde émotion. J'étais disposé à le reprendre, à éprouver une nouvelle fois ses souffrances, à frémir d'horreur devant son absurdité, à parcourir encore et encore l'enfer que je cachais au fond de moi. Un jour, je jouerais mieux ; un jour, j'apprendrais à rire."
N.B. Si je partage la plupart des points de vue et ressentis cités jusque là dans ces 6 notes, ce dernier passage où le personnage principal éprouve de l'espoir, si on peut appeler ça ainsi, fait exception. Il est situé vers la fin de l'ouvrage et est un peu à l'image de la dernière partie du livre, j'ai du mal à le comprendre et trouve qu'il manque de cohérence avec le reste. Comme évoqué, cela m'a désappointé comme la fin du Cosmonaute, les deux personnages ont ceci de commun, pour simplifier, qu'ils sont plutôt désespérés par leur existence, mais ils décident de continuer. En fait ils ont plus de points communs avec moi que je ne le croyais de prime abord, eux non plus n'ont pas vraiment de situation alternative. Le héros de Jaenada est prisonnier de l'amour, et il préfère encore que ça continue à lui pourrir l'existence que d'y renoncer, parce qu'il ne voit pas vers quoi de mieux il pourrait tendre. J'avoue que ça m'a complètement dépassé, cette victoire totale du sentiment sur la raison. Je sais bien que c'est une tendance du monde actuel, mais peut-être bien que j'espérais que ce roman y échapperait. Alors quelle autre fin ? L'auteur a choisi de faire triompher le sentiment, l'amour, peut-être que c'est ce qu'il ressent au fond de lui. Ou alors il pouvait faire triompher la raison, où le héros tenterait le changement, malgré le fait qu'il se soit habitué dans une certaine mesure au calvaire de son ancienne existence. Et quid du Loup des steppes et de moi-même ? Finalement nous nous ressemblons assez, nous craignons tous deux de mettre fin à nos jours et nous connaissons nos souffrances liées au fait de vivre : ici il n'y a pas d'alternative. Le plus raisonnable est d'essayer d'organiser notre survie tant bien que mal. Mais comme indiqué dans un extrait, et comme je l'avais moi-même écrit avant, je pense que le suicide reste notre fin la plus probable. Quant à essayer de définir quand, cela semble bien impossible.
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